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En traversant le fleuve

traduite par Phan Huy Đường de la nouvelle Qua Sông

À peine émigrée sur la rive Nord du fleuve Thu, la famille Trân Liêu fut assaillie par le malheur. Les calamités se succédèrent. Des étés de flammes, des hivers de glace ; les inondations, la sécheresse, la grêle, les orages ; les vers et les insectes ravageaient les rizières épanouies, les fourmis rouges faisaient leurs nids dans les pousses de bambou ; les serpents pullulaient dans le puits ; les crocodiles se réchauffaient sur le sable le long du fleuve chauffé à blanc. Le vent annonçait des catastrophes. À l’embouchure du fleuve, la mer démontée présageait la dévastation et les ruines.
Par la culture qu’on leur inculquait, les hommes ne croyaient pas aux réalités ; leurs perceptions étaient sans cesse faussées ; elles les inclinaient à la crédulité. Les prières, les oracles germaient par-ci par-là. Les sorciers leur enseignaient des croyances obscures, des mensonges, ils enfonçaient la foi et la morale dans le gouffre de la superstition. On vénérait des serpents à deux têtes, des coqs à quatre pattes, des crabes à face humaine, des tigres qui parlaient. Les rumeurs se propageaient, les chants populaires, les histoires pour rire se répandaient à tire-d’aile, se mélangeaient à des faits imaginaires. La société moribonde devenait de jour en jour plus irréelle. Les charlatans s’installaient, les filous s’enrichissaient, les intellectuels délaissés vivaient dans le silence et l’aveuglement. Les esprits et les cœurs s’imbibaient de poisons.
D’année en année, les dettes de Trân Liêu, capitaux et intérêts, s’accumulaient, impossibles à rembourser. Phu Hao, le riche créancier, menaça de raser sa maison, de l’enchaîner, de le traîner devant la justice du mandarin. Trân Liêu se résigna à lui offrir sa fille cadette – la jolie Giao Châu – dix-sept ans, comme concubine pour régler sa dette. Il était entendu que Phu Hao la lui rendrait dix-sept ans après. Mais Phu Hao en fit cadeau au mandarin. Le mandarin s’enticha de Giao Châu au point de délaisser sa femme. L’épouse fit empoisonner Giao Châu.
Liêu n’apprit l’assassinat de sa fille que plusieurs années plus tard. Il vint se plaindre à la cour du mandarin. Le mandarin dit : « Tu as donné ta fille à Phu Hao pour régler ta dette. Ta fille est donc une marchandise, n’importe qui peut en user. Quand on utilise une marchandise, elle s’use et se dégrade. Comment oses-tu encore faire des réclamations ? » Liêu s’obstina à crier contre l’injustice, à pleurer sa fille. Furieux, le mandarin ordonna aux soldats de lui assener trente coups de nerf de bœuf, en plein soleil, au milieu de la cour mandarinale. Puis ils le chassèrent. Le mandarin joua tout de même la générosité et offrit quelque argent à Liêu. Liêu refusa.
Liêu revint à la maison la tête embrasée par la haine, le dos sanglant. Il dit à sa femme et ses fils : « Quittons ce pays, on n’a plus le choix. » La femme tenta de le raisonner : « Nous ne sommes que des gens du peuple, il faut savoir se résigner pour vivre, pourquoi abandonner notre village, notre pays. Pour où aller, et où revenir ? » Le fils aîné de Trân Liêu dit : « Il n’y a qu’à tuer ces tyrans ! » Le cadet dit, rêveur : « Ne peut-on pas vivre sans roi et sans mandarins ? »
Il était clair que leurs opinions divergeaient. Liêu voulait quitter un monde tyrannique pour une terre plus hospitalière, par exemple en traversant le fleuve pour aller au Sud. La femme obéissait, mais elle ne voulait pas abandonner la terre où reposaient les ancêtres ; se souvenant des épreuves passées, elle redoutait de partir en quête de la Terre Promise. L’aîné voulait se révolter et, si nécessaire, noyer la cour impériale dans le sang. Le cadet préférait l’anarchisme : « On vit pour soi, on s’en fout du roi et des mandarins. »
Partir ? Rester ? Tuer le mandarin ? Ignorer la cour ? Néanmoins, un lien invisible, mystérieux liait les membres de cette famille : on discutait de tout, mais finalement on suivait la décision du père. Ils partiraient. Ils comptaient rester dans leur patrie bien-aimée, mais ils iraient s’installer sur l’autre rive du fleuve Thu. Il leur fallait absolument être sur l’Autre-Rive. L’autre rive du fleuve que le destin avait nommé Thu.
C’était l’hiver. Un froid terrible. Le vent sec soufflait par rafales, desséchant, jaunissant les forêts, les montagnes prêtes à s’embraser. Le courant du fleuve Thu était violent, l’eau creusait la rive Sud, démolissait la rive Nord, créait d’épaisses couches d’alluvions, d’immenses baies. Tous les jours, un soleil rouge comme un bloc de sang pointait brièvement avant d’être englouti par les nuages noirs. La voûte du ciel se dissolvait dans une étendue vague et grise. Quand le fleuve se déployait, les vagues mugissaient comme en pleine mer ;
En ce temps-là, la rive Sud du fleuve Thu était encore peu habitée. La rive Nord était parsemée de quelques villages ou hameaux. Des forêts clairsemées, des collines, des montagnes, séparaient les pauvres villages de bambou. Il fallait plusieurs journées de marche pour atteindre le district. Les mandarins se déplaçaient à cheval, en chaise à porteurs, le peuple allait à pieds. Les mandarins avaient des gardes du corps, les gens du peuple s’armaient de lances et de sabres pour affronter les serpents, les éléphants, les sangliers. Les paysans rencontraient souvent des bêtes féroces en allant aux champs. Les tigres fonçaient sur les hommes qu’ils surprenaient pour les déchirer à belles dents. Mais quand les hommes repéraient en premier les tigres, ils les tuaient, ils les mangeaient, ils habillaient leurs corps ou leurs huttes avec les peaux. Parfois leur combat restait indécis, ils grondaient, et ils se séparaient, le tigre en sang se réfugiant dans les montagnes, l’homme ramenant ses blessures dans les mains de son épouse, de ses enfants. Les tigres tuent l’homme par instinct. Les hommes tuent les tigres pour survivre.
Trân Liêu a une puissante stature d’ours. L’Aîné ressemble au père, il prend quatre repas par jour, une grande marmite de riz chaque fois, l’idée de tuer Phu Hao et le mandarin l’obsède. En lui coule le sang de l’homme qui veut se dresser sous le ciel et raser les « herbes sauvages » avec son sabre. Le Cadet est mince, il a la peau blanche, les yeux profonds, le nez droit, la démarche élégante, il aime les lettres et la poésie, il méprise les gens, mais il a peur de combattre les tigres et de tuer les hommes. À ses yeux, cette existence n’est que provisoire ; dans sa longue marche, cette terre n’est qu’un détour, elle ne mérite pas de longues et profondes considérations qui épuisent et désolent son être.
Enfant, au cours d’une ballade, le Cadet s’est égaré dans l’antre d’une tigresse. Liêu et l’Aîné sont partis à sa recherche, lance en main. Ils ont retrouvé le Cadet blotti contre un bébé tigre au pelage luisant, couleur de placenta. Liêu prend le Cadet dans ses bras, il l’emmène hors de la grotte. L’Aîné brandit sa lance. Liêu l’arrête : « Ne tue pas le bébé tigre ! » Au pied de la montagne, ils rencontrent la tigresse. Liêu dit de nouveau à l’Aîné, « Défends-toi, mais ne la tue pas. Elle a un bébé dans son antre. »
Liêu et ses fils coupent le bois pour fabriquer un bateau. Ils forgent de nouvelles armes.
Il suffirait d’une petite barque pour franchir le fleuve, mais ils construisent un assez grand bateau, comme pour franchir la mer. Liêu explique qu’il faut tout emporter, les tables, les chaises, les armoires, les lits, les pilons, les mortiers, la meule à moudre le riz. « On s’en va définitivement, on ne reviendra plus jamais ici, emportez tout. » Et puis, de l’autre côté du fleuve, il n’est pas dit qu’ils gagneront facilement leur vie dans un premier temps.
La Mère prépare les provisions, les habits. Elle cueille des feuilles dans la forêt, elle les met à sécher, sans doute des médicaments traditionnels pour se soigner tant qu’ils ne sont pas encore adaptés au nouveau climat. En voulant déménager l’autel des ancêtres, elle s’aperçoit que le coffre contenant l’arbre généalogique et l’histoire de la famille est rongé par les mites, de même que la statue de Bouddha. Les objets sacrés gardent leur apparence tant qu’on n’y touche pas. Mais il n’est plus possible de les déplacer. Ils se désagrégeraient. Ils tomberaient en poussière insignifiante. Quelque chose d’effrayant, une foi rongée par les mites.
La Mère en parle à son mari. Pris de panique le temps d’un éclair, Liêu dit gravement : « Jetons tout ce qui est pourri, ce n’est pas la peine de repeindre, nos pères, nos mères, Bouddha sont dans nos coeurs. »
L’hiver passe. Le printemps arrive, étrange. La famille Trân Liêu vient à peine de fêter le Têt de l’adieu, elle s’apprête à partir, la pluie se met alors à tomber, interminable, et le vent du Nord à souffler, sec, glacé. Partout, les pêchers refusent de fleurir. Les arbres en forêt restent nus. La désolation couvre les montagnes, les collines. En permanence, un ciel de plomb. En plein premier mois du printemps, les insectes par millions saccagent les champs, les rizières. Les sauterelles, les fourmis aux longues pattes envahissent les maisons, les jardins. Les champs dorés de moutarde se couvrent de mouches noires. Les cadavres de papillons, d’abeilles aux couleurs vives et gaies jonchent le sol. Les souris, les rats musqués, les surmulots rampent effrontément en plein jour à travers les jardins. Les vers pullulent dans les fruits mûrs. L’eau des rizières se teinte de rouge. Le soleil s’y mire dans des reflets multicolores, mystérieux, blessant le regard. Le crépuscule, léger comme un voile de soie, devient menaçant : « Un printemps démoniaque. »
Un jour, le mandarin rend visite au peuple pour lui souhaiter la bonne année. Il en profite, il fait un détour chez Phu Hao pour y festoyer et violer discrètement quelques jeunes paysannes. Informé, l’Aîné saisit sa lance. Liêu l’arrête : « On ne peut tuer des hommes qui n’ont pas encore été jugés ! » L’Aîné réplique : « Ce ne sont plus des hommes. Et puis qui va siéger au tribunal ? Qui va juger ? » La Mère pleure de terreur, elle supplie : « De toute façon ma fille est morte, cessez de provoquer la haine. » L’Aîné, furieux : « Tuer des criminels, venger Giao Châu, est-ce provoquer la haine ? » Le Cadet dit : « Je vous en prie, enterrez le passé. » Ce jour-là, l’Aîné a délaissé la table familiale, il a dit au père : « Toute ma vie, tu ne m’as enseigné que la résignation, l’endurance. Tu paralyses la volonté humaine. »
Le temps passe, les préparatifs s’achèvent, le jour du départ approche. Liêu rapporte de la peinture pour dessiner une paire d’yeux à la proue du bateau. L’Aîné lave le bateau. Sous la chaleur de l’été, le bois recouvert par la boue fraîche des crues de l’hiver est devenu blanchâtre. Au fond de la coque, un serpent s’enroule dans la boue molle. L’Aîné darde un coup de sabre, lui coupe un bout de queue. Le serpent s’enfuit dans les eaux marécageuses. L’Aîné rit de plaisir : « Autrefois, Luu Bang a tranché un serpent lors de son départ à la guerre, il est devenu roi par la suite. « Trân Liêu regarde son fils et gronde : « Tu ne rêves que de sang et de carnages. » L’Aîné dit : « Mais pour la bonne cause, il est nécessaire de verser le sang. » Le père et le fils rient. Le soleil d’été tape dur. À l’Ouest, la majestueuse cordillère se déploie en milliers de vagues immenses à travers le ciel bleu. Au loin, les nuages blancs, denses et tremblants dérivent jusque dans les profondeurs du fleuve Thu.
Le bateau est juché sur deux cales en bois. Trân Liêu dresse un autel, se met des habits de cérémonie, prend un pinceau, le trempe dans la peinture et dessine les yeux du bateau. L’Aîné le regarde, et demande : « Les hommes ont des yeux, mais ils ne voient pas le monde qui les entoure, ils errent sans fin dans l’ignorance, à quoi bon des yeux de bois et de pierre ? » Liêu explique : « Les yeux humains ne sont que de chair et de sang. Il faut des yeux de bois et de pierre pour percer les mystères de la nature. » Liêu n’est pas un artiste, mais il réussit à peindre de très beaux yeux sur le bateau. La cérémonie achevée, ils installent le gouvernail, et recouvrent le bateau d’un toit.
La Mère regrette profondément son foyer, mais elle doit finalement suivre le mari et les enfants. La tristesse l’envahit. Elle prie les ancêtres. Elle pleure, elle regarde au loin les champs défrichés sur les flancs des collines et des montagnes. Liêu se tient droit au bord du fleuve, il se tourne vers le Nord, joint ses mains et, par trois fois, se prosterne. Ensuite, il se tourne vers le Sud, et il fait trois révérences. Intrigué, l’Aîné demande : « Pourquoi te prosternes-tu devant le Nord alors que tu ne fais que saluer le Sud ? » Liêu explique : « Les ancêtres, l’âme de notre race, reposent au Nord » Le Cadet dit : « D’après moi, tu devrais te prosterner devant le Sud. Il faut adorer l’avenir. Quant au passé, quelques révérences suffisent largement ! » Liêu baisse la tête, soupire, et regarde son fils.
Depuis longtemps une question tracasse l’Aîné : « Dis-moi Père, il paraît que nous sommes des descendants des rois Trân ? » Liêu dit, solennel : « C’est exact. Nous descendons en droite ligne de la dynastie des Trân. C’est la décadence qui nous chasse d’ici. » L’Aîné demande encore : « Comment se fait-il qu’autrefois les Trân aient engendré tant de héros comme Hung Dao, Quang Khai, et qu’aujourd’hui il n’en reste que des voleurs, des escrocs, ou des misérables comme nous ? » Liêu soupire : « C’est le sort du pays. Un même peuple, à certaines époques, engendre d’innombrables héros, et à d’autres, rien que des imbéciles et des fous. Dans les périodes de prospérité, un simple laboureur sait veiller sur sa dignité et défendre la morale de ses ancêtres. Dans les périodes de décadence, même les dignitaires de la cour ne sont que des êtres vils. Ils courent après la richesse, ils méprisent la morale et, pour assouvir une existence servile, la soif des honneurs et du pouvoir, ils s’entre-tuent sans pitié. Cela arrive à tous les peuples de l’humanité. C’est le destin. Mais il ne faut pas s’en désoler. De la boue renaîtront des héros, de grands rois. La vie humaine en sera améliorée, fortifiée. »
Le bateau est mis à flot par un jour éblouissant de soleil. Le ciel est intensément bleu, sans un nuage. Liêu et l’Aîné s’habillent sobrement, lance et sabre à la hanche, une ceinture en peau de bête autour de la taille, un chapeau en osier sur la tête. Le Cadet ressemble à un sage taoïste dans sa tunique blanche qui flotte au vent. La Mère regarde vers la lointaine rive Sud, là où la Terre Promise se dilue dans une blanche muraille de roseaux. Pas un seul champ de mûriers, pas un seul filet de fumée s’échappant d’un foyer. Une bande de crocodiles nage dans le sillage de leur bateau. L’Aîné lève sa lance. Liêu l’arrête : « Suivons notre chemin. Ne leur cherchons pas querelle. » La Mère prie. La voix du cœur se mélange aux eaux du fleuve, à la chaleur du soleil, à l’attente affamée des crocodiles le long des flancs du bateau.
Ils traversent le fleuve. Pas de pont en vue à travers l’immensité des eaux. Pas un cheval de poste ne chemine sur la berge, en direction du pont mandarinal à plusieurs jours de marche de là.
Autrefois, la famille Liêu a entendu des voyageurs revenant du Sud raconter ce que leurs yeux ont vu, ce que leurs oreilles ont entendu. L’Aîné et le Cadet ont été plutôt séduits d’apprendre l’existence non loin de là d’un chemin vers l’Ouest qui mène dans les montagnes. Un immense fleuve coule du sommet de la montagne en direction d’une autre montagne, un étrange fleuve de légende, qui semble couler à l’envers, parce que nos yeux sont habitués à voir les fleuves couler vers la mer. C’est à l’ouest de Quang Nam – là où la terre s’ouvre vers le Sud – que la famille Trân Liêu, des descendants de rois, veut s’installer. Des montagnes sans fin, abruptes. Des vallées profondes, silencieuses, mystérieuses. Vers la mer, des stupas Cham se dressent comme de gigantesques cactus. La terre est couverte de végétation sauvage.
On raconte que la capitale d’un ancien royaume est ensevelie quelque part dans le cœur d’une montagne. Autrefois un peuple a enterré sa capitale en la couvrant de terre avant de s’en aller. Il pensait que la terre, comme une tombe, conserverait éternellement sa capitale. Cette montagne, c’est la Montagne de l’Homme – une tombe désolée, mystérieuse. De nos jours, cette poésie épique ne hante pas seulement les manuels d’histoire, elle imprègne la blancheur des roseaux à flèches qui endeuillent les flancs des montagnes. À l’aube, les montagnes sont noyées dans une mer de brumes et de fumées. Au crépuscule, elles sombrent, inertes, dans un étrange silence, sous un ciel flamboyant, sanglant. Puis elles se diluent dans la nuit immobile, elles cherchent à se réincarner dans les ténèbres.
Le bateau glissait paisiblement quand, soudain, le courant s’accélère. Des branchages, des lentilles d’eau venues de nulle part envahissent le fleuve. Les eaux deviennent noires, insondables. Liêu passe le gouvernail à l’Aîné, et saisit une rame. Remplaçant la gaieté, l’inquiétude s’installe. Le fleuve semble enchanté, ses rives s’écartent toujours davantage. Plus Liêu rame, plus il tend ses efforts vers l’avant pour traverser le fleuve, plus la rive Sud s’éloigne, se dissout. Au Nord, les berges se perdent dans les marécages et les forêts clairsemées. Le ciel ensoleillé se couvre de nuages. Le vent s’est tu qui murmurait des légendes. Un orage éclate. Il brise, il secoue, il ébranle l’air de milliers de grondements furieux. Le vent creuse la surface du fleuve, soulève des colonnes d’eau dans l’air. Et la pluie tombe, dense, interminable. Des trombes d’eau submergent le bateau. On sent la peau, la chair, le visage se déchirer sous les éclairs d’argent de l’eau qui gicle.
L’Aîné s’essuie le visage et dit : « Nous voilà avec les démons. Ils montrent leurs faces d’enfer. C’est bien la peine de fuir les démons à face humaine pour … » Le Cadet, secouant la manche de sa chemise : « Effectivement, le dieu de l’enfer se mêle de notre destin. » Liêu, d’une voix impérieuse : « Gardons notre calme. Le moment est venu de jauger la force humaine. »
Dans la conquête de la nature, l’homme désire à la fois la détruire, vivre en paix avec elle, l’humaniser. Il a besoin de la garder en partie dans son cerveau. Ce jeu est souvent dur, il ne manque ni de férocité, ni d’ironie, car chaque adversaire cherche à anéantir l’autre. Les hommes naissent et se multiplient, mais ils se suivent dans les tombes, et leurs chairs s’évaporent en fumées noires dans le ciel bleu. Les hommes anéantissent les microbes, mais les végétaux engendrent sans cesse des milliers et des milliers de nouveaux microbes, plus mystérieux, plus habiles. On rase des forêts, on assèche des lacs. L’atmosphère se charge de poisons, mais on continue à creuser la mer, à dynamiter les montagnes, à triturer les étoiles, à calculer l’âge du soleil. Dans cette logique, la famille Trân Liêu se retrouve maintenant suspendue au fil de l’orage pour subir les tortures de la nature.. On peut ne pas croire au paradis et à l’enfer, mais en vérité, ces prémonitions n’ont rien d’abstrait – du moins d’un point de vue symbolique : nous sommes liés, les cieux paisibles portent les orages dans leur sein.
Pour la famille Trân Liêu, le fleuve Thu se présente maintenant comme le chaos originel : la rive Nord sombre dans les ténèbres et la rive Sud se perd dans le lointain. Ils se sont arrachés du passé, mais ils n’ont pas d’avenir. Ils ont quitté un nuage de fumées noires pour rêver d’un impossible rivage de brumes. Trân Liêu s’est donné entièrement à sa foi en la tempête. Une confrontation sans visages, muette. « Trân Liêu ? Ne regrettes-tu pas d’avoir abandonné un passé monstrueux, nauséeux, pour un présent déchiré, houleux ? »
L’Aîné et le Cadet abandonnent la lutte, posant leurs rames contre la coque du bateau. Le ciel continue d’exhiber son masque gris, furibond. Le bateau craque comme s’il allait se casser en deux. La proue bondit comme une bête sauvage sur sa proie, et la poupe, comme un monstre marin, semble vouloir plonger dans les profondeurs de l’eau. Le bateau fonce à gauche, s’élance à droite, tourne en rond, se précipite au Sud, vire de bord pour revenir au Nord. Il tournoie, libre, sans guide, selon son humeur, prêt à jeter Liêu et ses fils par-dessus bord. Un craquement sec, le gouvernail se brise. Perdant l’équilibre, Liêu tombe la tête la première au fond de la coque. La Mère baisse la tête, essuie l’eau de son visage, et prie. « Comment oses-tu espérer calmer le ciel et la terre avec une chétive prière ? » Mais elle continue de prier, elle croit que la terre a des oreilles pour écouter les plus humbles prières de ce monde.
Bizarrement, malgré de longues épreuves, le bateau n’a pas sombré, il continue de dériver. Puis le vent, les vagues se calment, la paix revient. Et la nuit tombe. Loin dans le ciel, un croissant de lune palpite. Le ciel devient profond, nimbé de mystère. Au début, tout le monde reste lucide. Mais peu à peu, plus personne n’arrive plus à se situer. Ils n’ont même plus le sentiment d’être sur un fleuve ou sur la mer quand ils se sont évanouis. L’air semble imprégné d’un délicat parfum. Une main mystérieuse soutient le bateau sans gouvernail dans sa dérive. Plusieurs jours et plusieurs nuits durant, au lieu de flotter vers la rive, le bateau flotte vers la mer. Finalement, par chance, il échoue sur une île déserte.
L’Aîné se réveille le premier après un long coma. Il se voit étendu sur le sable. Il regarde, hagard, autour de lui, il reconnaît sur son visage le soleil brûlant des après-midis sur les terres sauvages. Le vent charrie l’odeur chaude, nauséabonde de la mer. Les vagues mugissent à l’infini sur la plage lisse et blanche. Au loin, des rochers abrupts se hérissent dans un golfe. Une forêt verdoyante court du pied de l’île vers le sommet d’une montagne. Quelques ailes d’oiseaux voltigent dans le ciel.
L’Aîné s’efforce de se lever, il se rassoit, épuisé. Le bateau repose sur le sable, intact, non loin des corps allongés de son père et de son frère cadet. Sa mère est restée dans la cabine. L’Aîné commence par creuser un petit puits dans le sable, il recueille un peu d’eau dans le creux de sa main, il la boit, puis il prend une poignée de riz et se met à la mastiquer. Ensuite, il secoue les naufragés pour les réveiller.
Ils pénètrent lentement dans l’île, à la recherche d’une grotte pour passer la nuit.
La nuit, il fait très froid, les vagues ronronnent, les oiseaux, les bêtes sauvages crient alentour. Quelques jours après, Liêu et l’Aîné prennent leurs lances et partent à la découverte de l’île. De retour, ils apprennent à la Mère qu’ils n’ont trouvé ni village, ni culture, rien qui révèle la présence ou le passage des hommes sur l’île. La Mère comprend que la famille est tombée dans une situation mortelle. Les provisions sont épuisées. Elle n’avait jamais imaginé qu’ils s’égareraient sur une île déserte.
Jour après jour, la Mère cache ses inquiétudes au fond de son cœur. Elle fait semblant d’être gaie, elle aide son mari et ses enfants, elle raccommode les habits, ramasse du bois, cueille des légumes sauvages, rapporte l’eau qu’elle puise en creusant chaque fois quelques couches de sable dans le puits au bord de la mer. Elle choisit un endroit plat et propre dans la grotte, elle y dresse l’autel des ancêtres. Elle se prosterne des nuits entières devant l’autel, elle prie les morts – l’âme de son peuple, ses pères, ses oncles, ses frères, ses sœurs ; elle prie les âmes errantes, solitaires, celles qu’une mort atroce a condamnées en fantômes, en démons – pour quémander le moment de la délivrance.
Un jour, l’Aîné abat un gibier avec sa lance, il le dépèce. L’homme devient difficilement humain s’il ne se nourrit que de chair. Les légumes sauvages s’épuisent peu à peu. Avalées par quatre bouches, ils finissent par disparaître. On peut certainement cultiver des céréales, des légumes et des arbres fruitiers sur la rocaille, mais ils n’ont pas de graines. Heureusement, il y a sur l’île quelques végétaux et des fruits consommables. Mais l’homme n’est pas un singe qui peut se nourrir de ce qu’il trouve dans la nature. Alors le temps, peu à peu, ronge la peau, la chair, le sang et la moelle des humains.
Un soir gris, en l’absence des trois hommes, recroquevillée au fond de la grotte, la Mère entend soudain des bruits à l’entrée. Elle frissonne, elle comprend que des bêtes sauvages sont à la recherche d’un abri chaud. Ils sont en train d’examiner sa grotte. La nuit, elle fait de mauvais rêves. Dans le monde fantasmatique des songes, elle entend les rires gais et douloureux de son mari, de ses enfants. Ils luttent contre un destin amer. Ces hommes vigoureux, courageux, sont en train de se métamorphoser, de se transformer en squelettes.
Certains jours, sous un ciel dégagé, dans la douceur du soleil, la Mère se dresse sur un rocher élevé, elle scrute, hagarde, les quatre horizons, cherchant une trace de terre ferme. Elle suit des yeux le vol des oiseaux, espérant détecter une bande gris vert à l’horizon, ou une voile passant par là. Son désespoir grandit à mesure que les jours, les mois passent, car dans cette immensité vide, intensément bleue, il n’y a aucune trace d’un rivage.
L’hiver glacé revient. Les chemises, les pantalons sont en loques. Trân Liêu est devenu un squelette aux cheveux blancs : un crâne de mort chevelu qui sait encore regarder, rire, que l’anxiété continue de hanter.
La nuit, ils allument un grand brasier pour se chauffer, pour bavarder comme des fantômes au fond d’une tombe, qui se souviennent avec nostalgie de leurs passés sur terre. Ce feu sert rarement à cuire un plat qui contienne du riz. Privée de farine, la peau des hommes a pris la couleur de la peau abdominale des serpents, avec un reflet verdâtre dû à l’appauvrissement en sang du corps, au désir de la terre ferme, à l’attente du retour qui s’engloutit dans la mer de brumes. La famille de Liêu est unie, aimante, solidaire. Mais cette solidarité profonde, courageuse, dans la misère extrême, se charge d’ironie : peu à peu, ils se transforment en singes pour sauver leur dignité d’homme.
Un jour, la Mère dit, ou plus exactement un squelette dit :
– Si je meurs, je voudrais que vous me mangiez pour survivre quelque temps encore.
Liêu se mord la lèvre, il siffle entre ses dents :
– Cesse de proférer des blasphèmes.
La Mère, gravement, répète sa prière ; comme un oracle sacré, comme le sang qui coule dans ses veines :
– Comment ça, des blasphèmes ? Je suis l’univers qui leur a donné la vie. Quand ils étaient dans mon ventre, ne se sont-ils pas nourris de ma chair, n’ont-ils pas respiré l’air de mes poumons, n’ont-ils pas aspiré la moelle de mes os ? Fœtus sauvages, ils se nourrissaient de chair humaine. Maintenant qu’ils sont devenus des hommes, ils veulent par une morale hypocrite refuser le dernier don.
La Mère raconte alors à ses deux fils une parabole pleine de mystère. Jadis, un groupe de prisonniers s’échappa d’un bagne sur une grande île – l’enfer sur terre. Ils dérivèrent sur un radeau de fortune sur l’océan, ils échouèrent sur une île déserte. Ils étaient affamés, malades, mais c’étaient d’authentiques prisonniers politiques, ils ne désespéraient jamais, ils gardaient leur courage et leur lucidité devant le danger. L’un d’eux décida de se suicider. Pourquoi ? Pour nourrir ceux qui restaient. Cet homme indomptable savait que ses compagnons utiliseraient son corps éphémère pour continuer de réaliser au profit de tous les hommes l’œuvre de toutes les générations.
Saisis par l’horreur, l’Aîné et le Cadet gardent le silence. Ils baissent la tête et pleurent. La flamme rouge continue de brûler au milieu du déluge. Cette féroce contradiction reste un catalyseur de la vie. Les coutumes doivent parfois céder le pas à la grandeur humaine : une cassure suprême dans un moment de crise et qui ouvre la voie à une fin.
La Mère regarde l’océan du fond de la grotte. Le ciel est étrangement calme en cet instant. Les mouettes rasent les eaux bleues. Les vagues aux crêtes blanches chassent vers le rivage des milliers d’ailes argentées, scintillantes de soleil. La Mère dit de sa voix chaleureuse :
– Écoutez-moi, enfants. Ici, il ne manque pas de gibier. Mais mangez mon corps. Ce n’est pas de la chair humaine. Jamais je ne serai que de la chair. Je suis la chair divine.
Ces paroles résonnent comme un mauvais augure. Deux jours plus tard, elle meurt dans la grotte glacée. Les hommes transportent son corps sur une roche élevée, plate. La mer est immense, dégagée. Le ciel est profond, bleu. Les étoilent brillent en plein jour. Les albatros volent à tire d’ailes, les ailes du paradis. Au loin, très loin, un arc-en-ciel aux sept couleurs s’incline légèrement. Là, peut-être, il pleut dans du soleil, là les esprits se rassemblent pour accueillir l’âme la plus pure, la plus noble, la plus belle.
Pas de lumière, pas d’encens, pas de fumées. Ni trompette ni tambour. Seulement des vagues blanches mugissant au loin. Seulement le murmure lancinant de la forêt. Et l’Aîné qui danse comme un fou avec sa lance. Il veut frapper le soleil, il veut trancher les nuages blancs, il veut hacher le vent chantant, il veut faire couler le sang de la pierre.
À la fin, l’Aîné plante violemment sa lance dans le sable, il baisse la tête, et il sanglote.
Trân Liêu enterre en silence sa femme au pied d’un grand rocher, la tête tournée dans la direction où il croit trouver la terre ferme, le pays natal. Ulcéré, il dit à ses enfants :
– Giao Châu, ma fille, est morte assassinée par les tyrans. Maintenant, ma femme bien aimée est morte misérablement pendant que nous fuyons. Si jamais je le rencontrais, si jamais il existait en chair et en os, je trancherais la tête de ce salaud de Destin.
La Mère repose dans la terre depuis quelques jours quand, un soir, l’espace prend de nouveau un visage fantastique. Le ciel baigne dans une marée d’or liquide, les nuages voguent en frémissant, la mer est plate, silencieuse. Au loin, l’arc-en-ciel reparaît comme une lumineuse porte qui s’ouvre sur le ciel. La terre semble sculptée en un merveilleux paysage. Une baleine flotte vers le rivage, une petite barque l’accompagne. Quelques minutes après avoir atteint le rivage, la baleine meurt. Les hommes découvrent dans la barque quantité de provisions, de médicaments, de vêtements. Il y a aussi quelques armes, une boussole et une carte maritime. Les cinq passagers sur la barque sont tous morts, le corps ensanglanté. Le sang imprègne des sacs de riz, on dirait du riz gluant teinté de momordique.
Et le temps passe.
Liêu et ses fils vivent depuis dix ans dans l’île sauvage. Ils ont construit une chaumière, ils ont semé des graines, ils ont planté des arbres. Ils ont donné une âme à une partie de l’île. Ils ont dressé une stèle en pierre sur la tombe de la Mère. Ils ont gravé la pierre. Ils laissent des signes, des recommandations dans la grotte, espérant guider un jour les malheureux qui, comme eux, échoueront sur l’île sauvage. Depuis longtemps, hantés par la nostalgie de la terre ferme, ils cherchent un moyen de rentrer. L’oiseau a son nid, l’eau a sa source, Liêu et ses fils languissent de la terre natale, de la voix de leurs compatriotes.
Ils apprennent à utiliser la boussole, la carte maritime, ils amassent des provisions, ils abattent des arbres, coupent des planches pour construire un bateau. Heureusement, pendant ce laps de temps, quelques bateaux de commerce ont abordé l’île. Ils ont eu l’occasion de rencontrer des marins blancs qu’ils considéraient comme des sauvages – une belle variété d’homme des bois. Instruits par l’expérience, ils se préparent plus minutieusement, discutant soigneusement les moyens d’affronter les éventuels dangers.
Trân Liêu est maintenant un vieillard expérimenté, il n’a plus sa vigueur d’antan ; sa foi aussi s’est érodée. Il n’ose plus affirmer la possibilité d’avoir de la chance dans l’avenir. L’Aîné est devenu un homme endurci, résolu. La solitude, le malheur, les privations, le désespoir l’ont mûri, forgé en un homme audacieux, énergique, sûr de son but dans la vie. Quant au Cadet, il a évolué autrement. Il est souvent triste, angoissé, il présente des symptômes de dérangements mentaux. Où qu’il aille, il se voit entouré de malheurs. Les angoisses métaphysiques, les pensées abstraites pèsent en permanence sur son esprit. Peut-être deviendra-t-il un artiste solitaire qui chantera la beauté dans sa douleur particulière, se résignant à un monde incompréhensible pour l’aimer quand même, et vivre pour lui. Le Cadet aime rêver, mais il ne croit pas aux serments, il méprise la vie, il recherche l’anarchie, il n’a pas le sens de l’organisation. Pour lui, l’espoir est source de tristesse, et le désir n’annonce que la douleur. Le Cadet pense que l’homme, comme le ver à soie, tire de ses entrailles les fils de l’ambition pour tisser le cocon qui finira par l’étouffer.
Ce matin-là, le ciel est clair, dégagé. Après les dernières vérifications, Liêu et ses fils font leurs adieux à l’île sauvage, ils descendent dans le bateau, ils tendent les voiles, et s’en vont. S’en aller ? C’est-à-dire qu’ils reviennent.
Quand ils ont quitté leur petite chaumière, Liêu a regardé la tombe de sa femme au pied du grand rocher, les sillons dans les champs où les pousses verdoient, les fleurs jaunes autour des haies, les chèvres libérées de l’enclos qui reviennent errer dans le jardin, comme par nostalgie, et broutent les pousses vertes sur les haies. Ému, Liêu dit : « C’est notre seconde patrie, elle est imbibée de notre sang, de notre sueur ! » L’Aîné dit : « Un jour, sûrement, nous reviendrons ici. C’est sans doute une île de notre patrie. »
Flottant sur les vagues argentées, Trân Liêu pense, obsédé, au fleuve Thu, à Giao Châu. La colère et la haine contre Phu Hao et le mandarin envahissent son cœur. Il se souvient. Petit, il avait accompagné son père, il avait franchi les cols des montagnes pour venir s’installer sur la rive nord du fleuve. Des hommes quittaient leur terre natale, qui venaient de quelque part et s’en allaient quelque part. Là où ils imprimaient l’empreinte de leurs pas, des routes se dessinaient, des villages, des hameaux poussaient ; l’amitié, la douleur tissaient des liens, des solidarités ; on inventait des mots pour les nommer. Des humains ont réchauffé cette terre fade et froide depuis des millénaires.
Après deux jours et deux nuits d’errance, ils voient la silhouette pâle de la terre ferme. Après un instant de joie, ils sont saisis par l’angoisse. Peut-être n’ont-ils pas pris la bonne direction, peut-être se sont-ils égarés dans une terre étrangère où il leur faudra de nouveau affronter les massacres pour se faire une place au soleil.
L’Aîné propose de ne pas accoster en pleine nuit. « C’est dangereux dans le noir. » Liêu dit : « La nuit nous protège du regard des autochtones. » Les yeux rivés sur les armes, imaginant une bagarre contre des étrangers, le Cadet dit : « Si nous sommes tombés une nouvelle fois sur une île sauvage, nous deviendrons des anges, des bouddhas. »
L’aube illumine l’Orient, tout est encore plongé dans un mince voile de brume trouble, quand le bateau aborde paisiblement la rive. Sous leurs yeux s’étalent des dunes, des forêts clairsemées de filaos. Ils franchissent des collines cultivées, le soleil se fige au zénith, ils rencontrent des marécages inondés. Puis, à l’infini, des forêts de cajepus. Pas encore de maisons, pas encore de fumées, rien que des ailes d’oiseaux à travers le ciel et le mugissement des vagues dans le dos. La première nuit, Liêu et ses fils se couchent sous un grand banian où les oiseaux viennent en foule se nicher. Ils s’en réjouissent. Dans le piaillement des oiseaux ils reconnaissent un air familier bien que lointain. Parfois, on reconnaît sa terre natale rien qu’à l’apparence des lieux. Parfois, le cœur s’exalte des odeurs et des saveurs du pays natal rien qu’à la vision fugace d’un reflet bleu sur une montagne.
Après deux nuits et deux jours de marche, après avoir cherché à franchir un grand fleuve, Liêu et ses fils tombent devant un champ desséché. Regardant vers la rive, ils voient au loin la silhouette d’un stupa Cham dans le crépuscule. Ce gigantesque cactus se dressant dans le bleu du ciel, allume dans leur cœur une foi familière. Fous de joie, ils se serrent les mains. Pour la première fois depuis des années de ténèbres et d’angoisse, leurs sourires arborent des couleurs.
Ils croisent un sentier usé. L’empreinte des hommes. Ici, leurs pieds ont raboté le sol, leur sueur a imprégné le sable et la poussière. Ici, l’homme et la terre ont une fois dialogué. Finalement, Liêu et ses fils pénètrent dans une région de basses collines. L’Aîné dit : « Encore un effort, grimpons sur le sommet de cette colline, elle semble la plus haute. » Il veut observer les alentours pour orienter leur marche le lendemain.
Il atteigne le haut de la colline quand le soleil commence à se coucher. Le ciel se couvre de lueurs mauves. Sous leurs yeux s’ouvre soudain un espace immense. Loin, en bas, la route mandarinale – sans doute celle qui relie le Nord au Sud – et les lumières tremblantes des hameaux, au milieu de l’ombre épaisse des bosquets. Le fleuve déploie ses méandres vers le Sud. Pas un pont. Tout est encore imprégné de l’air sauvage, rudimentaire, fantastique d’une terre qu’un peuple vient d’abandonner, et qu’un autre peuple n’a pas encore eu le temps d’occuper. Partout, les ténèbres se ressemblent, mais la nuance d’une culture, l’âme secrète d’une terre est terriblement différente d’un endroit à un autre. Dans les moments extrêmes, l’homme est souvent déchiré par des sentiments indicibles. Chacun des trois hommes sombre dans un état totalement différent. Le Cadet a le souffle coupé par les grands vents qui balaient les crêtes des collines. En même temps, la liberté qu’il n’approuve pas, l’étouffe. Il sent l’envie de mourir.
Cette nuit-là, Liêu et ses fils dorment sur le flanc Sud de la colline – presque tous les villages des collines du Vietnam se nichent sur le flanc Sud. Pourquoi ? Pour s’abriter contre le vent glacé et puant qui souffle du Nord. Les trois hommes sont harassés, ils n’arrivent plus à se parler. Chacun berce en son cœur sa propre paix, et goûte la saveur de la terre ferme après tant d’années de séparation. Ils reconnaissent leur rédemption dans la voix familière des oiseaux, dans le parfum des végétaux, dans les pointes des herbes qui piquent leurs dos posés à même la terre.
Tard dans la nuit, le froid s’aiguise. Trân Liêu allume un feu. Père et fils se réchauffent autour de la flamme : des squelettes ardents. Liêu dit : « Ici, nous pouvons nous installer, mes fils. » L’Aîné dit : « Avançons encore. Demain, nous trouverons peut-être une terre plus fertile. » Le Cadet dit : « Nous édifions la dignité humaine pour les hommes à venir, nous ne plantons pas des bambous ou du riz. »
L’air semble saturé de parfum. Dans la nuit d’encre, des milliers d’étoiles scintillent. Non loin de là, les vagues assiègent la rive Nord du fleuve Thu, des troupeaux d’éléphants avancent en silence, et les tigres mangeurs d’hommes se cachent en attendant le jour. Un nouveau mandarin a remplacé l’ancien. Mais Phu Hao s’est offert de nouvelles rangées de maisons. La vie continue sur sa vieille trajectoire, déguisant l’empreinte infernale de ses pas ; le monde réel recèle encore de nombreuses têtes de mort parées de beaux masques.
La flamme fuse, les branches de rosiers imbibées d’huile crépitent. Le Cadet fouille des yeux les ténèbres, comme pour chercher une vie antérieure, ou quelque chose qu’il rêve être son âme déployant ses ailes vers un ailleurs lointain. Des biches, des écureuils accourent, attirés par la lumière du feu, mais ils s’enfuient aussitôt à la vue des hommes. Les oiseaux, les tigres, les sangliers, les libellules, les sauterelles, sur cette colline, dans ce coin de montagne basse submergé de feuillage, cette nuit, comprennent que l’homme y a porté ses pas, qu’ils devront bientôt se chercher ailleurs un autre refuge. Dans le silence de la nuit, dans la lueur rouge éclairant les visages, Liêu regardent ses fils, et soudain il dit, la voix chargée de tendresse :
– Enfants, vivez avec joie, reconstruisez tout. Notre vie est un commencement, elle sera toujours un commencement. Malgré les ténèbres, sur la terre natale, aujourd’hui nous avons allumé une flamme.
*
Cette flamme est née il y a près de six cents ans, le jour où la terre de Quang Nam est devenue vietnamienne, où les premiers habitants s’y sont installés. La colline où Liêu et ses fils ont allumé leur feu s’appelle aujourd’hui Nông Ông Tao. Aujourd’hui, tout l’alentour s’est couvert de champs, de villages, et la vie, toujours changeante, s’y développe. Les traces du passé ont plus ou moins pâli, certaines se sont effacées, d’autres sont devenues resplendissantes, l’espoir suit l’espoir, les malheurs s’entassent sur les malheurs, le sang se mélange au sang, la sueur se dessèche lentement sur les corps exsangues des honnêtes gens, la vie des hommes peut s’ouvrir, le sous-développement et l’ignorance peuvent être repoussés ; il ne s’en suit pas que les mauvaises intentions régressent d’elles-mêmes dans le cœur des hommes. Chaque homme, en poussant sa porte le matin pour sortir dans la rue, est immédiatement accompagné d’un moi prétentieux et malfaisant, et cet honnête homme croit que cet autre lui-même lui est tout naturellement nécessaire comme son ombre sur la route sous le soleil. Jour après jour, nous devons nous unir à notre ennemi dans une même âme.
Petit, j’ai souvent entendu mon père raconter cette histoire – le soir, quand la lune se levait au-dessus de l’ouatier à l’entrée la rue. Des paysannes bavardaient dans le jardin d’à côté. On entendait les oiseaux crier dans la nuit, les fruits mûrs tomber sur le sol ; on se réunissait autour de la table familiale posée sur une natte, dans la cour pavée de briques luisantes dans le clair de lune. Les contes, les légendes, les chants populaires, les histoires pour rire, complétaient nos maigres repas. Cette atmosphère paysanne pleine de poésie a contribué à inscrire profondément dans ma mémoire l’histoire de Trân Liêu et de ses fils. Mon esprit naïf et pur a conservé ce conte comme un tendre souvenir.
Ce n’est pas une histoire de l’histoire officielle, ce n’est pas une légende, un conte. D’aucuns disent que c’est une histoire impossible. Je ne le pense pas. Il vaut mieux souffrir d’une douleur authentique que se réjouir d’une joie factice. Par sa clarté, son humanisme, cette histoire n’est pas étrangère à la réalité, aussi je la crois vraie. Sinon, où caserons-nous « l’Amour de l’Humain » quand, aujourd’hui, il nous faut regarder des faces soi-disant humaines.
Cette flamme s’est fanée à travers les siècles. Mais il reste des descendants de l’homme-qui-alluma-le-feu. Cette flamme n’est pas la lumière neutre d’une société mécanique, indifférente. Elle n’a rien de surréel non plus, elle ne gît pas davantage dans l’idée étroite et réaliste que nous nous faisons du feu. Il se peut qu’elle se soit déjà transformée en une autre lumière, dense et douce comme les chants populaires, éblouissante comme un hymne au bonheur, douloureuse et déchirante comme le destin misérable de la Mère et de Giao Châu.
Cette flamme des origines a une âme, elle agit éternellement. S’en souvenir, c’est la rallumer.
Et nous n’oublierons pas les mots surgis des profondeurs de la conscience de Liêu : « …Nous reconstruirons tout. Malgré les ténèbres, sur la terre natale, aujourd’hui nous allumons une flamme ardente. »

7.9.91

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